Vincent Dutrait est un illustrateur français de génie actuellement installé en Corée. Si vous ne connaissez pas encore son talent préciptez vous sur son site et sur son blog

Chacalprod vous invite à découvrir un peu plus de ce talentueux dessinateur à travers l'interview suivante :

- Quel est ton parcours professionnel ? J’ai passé un bac A3, à l’époque c’était un bac artistique avec de gros coefficients dessin et histoire de l’art. J’avais d’ailleurs eu 19/20 en dessin et on m’avait dit par la suite qu’on ne pouvait mettre 20, ahah. Ensuite le choix fut difficile. Où aller pour devenir illustrateur ou bédéiste ce qui était mon but premier. Je me suis renseigné de tous les côtés et des amis illustrateurs, en voyant mon dossier, m’ont tout naturellement conseillé l’Ecole Emile Cohl à Lyon (http://www.ecole-emile-cohl.fr/). J’ai passé là trois années formidables. Souvent très difficiles, une masse de travail énorme. J’ai pu toucher à tout, bédé, illustration, dessin animé, graphisme, infographie, etc. Au fil des ans je me suis concentré sur l’illustration. Mon diplôme en poche, à 21 ans, je me suis lancé dans la grande aventure de l’illustration freelance. Depuis l’illustration est ma principale activité. J’ai aussi enseigné pendant quatre années à l’Ecole Emile Cohl, tous les quinze jours, en plus de mon travail d’illustration. Je donnais les cours d’initiation à la bd, les bases, aux jeunes arrivants, les probatoires. Ce fut très intéressant et enrichissant. La boucle était bouclée.


 

- Si ce n'est pas indiscret, pourquoi la Corée du sud ? Je suis en Corée du Sud pour des raisons, disons, sentimentales. Mon épouse est coréenne et après notre mariage nous avons décidé de «commencer» par la Corée. Ensuite nous verrons bien ce que l’avenir nous réserve. Cependant je travaille principalement avec les éditeurs français et depuis peu américains. Je ne suis que «résident» en Corée. Et grâce au net & co le lieu où je suis n'a guère d'importance pour les éditeurs. J’ai travaillé un peu avec les éditeurs coréens mais n’étant pas pleinement satisfait de ces collaborations j’ai un peu laissé de côté.

- Y-a-t-il une approche différente entre les illustrateurs et bédéistes asiatiques et européens ? J’imagine que oui mais je ne sais pas trop quoi répondre. Je ne connais pas assez le terrain. Ce que je sais c’est que les éditeurs coréens sont cent pour cent dans une logique commerciale et moins dans l’optique de faire beaux livres avec de belles illustrations… Ce qui nous a posé quelques gros problèmes, nos points de vue divergeaient. Je me dis que ça doit certainement se répercuter sur les illustrateurs et bédéistes. En Corée on dit «pali pali !» («vite vite !»), tout va à fond les manettes ce qui, à mon avis, n’est pas toujours compatible avec qualité, confort et bon travail. De plus le milieu est relativement récent (comparé à la tradition éditoriale française), c’est un peu un Eldorado de l’édition…

- Combien de temps te faut-il pour réaliser un A3 genre "gladiateur" ? C’est bien difficile de répondre. Je ne travaille jamais d’une traite sur une illustration. Je la commence, la laisse reposer, fais autre chose pendant un ou deux jours, la reprend, attends un peu pour la finir, etc. Mis bout à bout je dirai deux jours de travail plein. Mais ça n’a pas vraiment de sens. Le temps passé sur une image n’est pas proportionnel à sa qualité. Il m’est arrivé de faire de chouettes illustrations en deux trois heures, certainement boosté par le sujet ou l’ambiance qui m’entourait à ce moment-là. En revanche j’ai pu passer plusieurs journées pénibles sur des images au final pas très intéressantes. Mais je crois quand même que je travaille plutôt vite, ma technique est maintenant plutôt bien rôdée et ça me fait gagner beaucoup de temps.

- Combien de commandes traites tu en moyenne par mois ? Là aussi c’est délicat. En moyenne je dirais quatre ou cinq, mais il m’arrive de n’en traiter qu’une en un mois ou parfois huit à dix ! Cela dépend beaucoup de la nature des commandes. Si ce ne sont que des couvertures je peux en faire beaucoup en même temps mais lorsqu’il s’agit de commandes conséquentes de plusieurs dizaines d’images là il m’est difficile de tout faire en même temps…


Illustration avant la mise en couleur de Vincent Dutrait pour le magazine Science & Vie Découvertes


- Qui te contacte ? Comment t'es tu fait connaître ? Combien de temps t'as t'il fallu pour vivre de ton art ? J’ai le plus de contacts et connaissances avec les éditeurs français, plutôt du secteur jeunesse. Depuis peu avec les éditeurs américains tournés vers le jeu de rôle. Pour me faire connaître j’ai envoyé des dossiers de photocopies de mon book à des dizaines et des dizaines d’éditeurs, ensuite, dix jours après je passais un coup de fil pour avoir un avis, et si mon travail plaît, demander un rendez-vous. Puis je sillonnais les salons et autres festivals pour rencontrer le plus de personnes possible et montrer mon travail de tous les côtés. Petit à petit on se crée un réseau de relations, on rencontre plusieurs les mêmes personnes, ça commence à discuter et un jour ça démarre. Maintenant je n’envoie plus de photocopies, je suis suffisamment présent en libraire pour me faire remarquer mais, comme pour les américains, je n’hésite pas à envoyer des pelletées de mails présentant mon site pour faire ma pub. Et ça marche aussi bien comme ça même s’il manque le contact humain, très important. Je connais maintenant beaucoup de monde et je tourne un peu toujours avec les mêmes, une dizaine d’éditeurs, petit à petit ça fait un roulement et le rythme de commande devient régulier.

J’ai pu vivre assez rapidement de mon travail, dès la première année en fait car j’ai décroché tout de suite de gros contrats. C’était de petits bouquins pour le parascolaire et j’en faisais quatre ou cinq en même temps, ce n’était pas passionnant mais ça faisait des sous qui me permettaient de contacter d’autres personnes pendant ce temps-là pour viser le secteur qui m’intéressait le plus, c’est-à-dire le fantastique, la SF, etc.

Je crois qu’il n’y a pas de recette miracle pour démarrer et pour que ça marche. Mon seul conseil c’est qu’il faut «se bouger le cul», contacter, relancer, tout le temps, envoyer régulièrement ses nouveaux boulots, faire sa pub, sillonner les salons. C’est ce que j’ai fait et je suis loin de le regretter. Surtout être disponible. Je me souviens un lundi matin, je reçois un coup de fil du directeur de Hachette Jeunesse qui me demande quand je serai de passage à Paris (je résidais à Lyon), il avait du travail pour moi. Je lui ai répondu «demain 10h, ça vous va ?» J’ai sauté dans le premier train le mardi matin et je rentrais chez moi l’après-midi avec un gros contrat en poche de plusieurs couvertures de romans jeunesse. A l’époque je n’avais pas un rond et un aller-retour dans la journée vers Paris ça coûte cher. Mais si je n’avais pas fait ça le contrat me passait certainement sous le nez et je risquais de me griller tout de suite avec cet éditeur. J’ai mangé des pâtes à tous les repas pendant quelques temps;)

- T'arrives t'il d'accepter du travail que tu ne sens pas en adéquation avec ce que tu aimes faire ? C’était souvent le cas au début, il y a plusieurs années en arrière. Je ne pouvais rien laisser passer et j’acceptais absolument tout. Ce que je continue de faire mais je discute plus, je négocie au plus près les commandes qui ne m’emballent pas. Maintenant ça a beaucoup changé car la très grande majorité des éditeurs ne voient plus en moi une simple technique mais un univers. Généralement quand on me contacte pour me demander quelque chose qui n’est pas en adéquation avec ce que je fais habituellement c’est souvent qu’il y a une erreur de casting quelque part. La plupart du temps on me demande des images qui me plaisent et qui collent bien avec ce que j’aime faire.

- Est-ce qu'il t'arrive de coloriser d'autres dessins que les tiens ? Non jamais. Je dois avouer que ça ne m’intéresse pas vraiment et je ne suis pas très partageur. Quand je pense à mon travail je ne peux dissocier dessin et couleur, c’est vraiment un tout. Je ne suis ni coloriste ni dessinateur. De même qu’on ne me demande jamais de ne faire que des crayonnés qui seraient mis en couleur par la suite, ça ne m’intéresse pas et ne me plairait pas.

- Sur ton blog, tu parles à propos de ta commande de Spartacus ou de Pocahontas de ton envie depuis un moment de traiter un tel sujet. Du coup, t'arrives t'il de peindre pour ton propre plaisir sans contrat, juste pour toi et tes proches ? Un de mes rêves. Peindre et dessiner pour moi. Depuis des années j’essaie de dégager du temps pour faire ça, quelques heures par semaine mais je n’y arrive jamais… Trop pris par tout le reste. Mais j’arrive toujours à prendre du plaisir avec des commandes et ce même avec les moins intéressantes ou difficiles. Je me débrouille toujours pour «tourner» l’affaire à mon avantage de telle manière que je vais m’amuser ou creuser de nouvelles pistes. Par exemple quand j’ai travaillé sur Robinson Crusoé pour les éditions Magnard, j’en ai profité pour développer une nouvelle gamme de couleurs que je n’avais jamais utilisée auparavant. Des roses, des bleus, des jaunes encore inédits dans mes dessins. Ce qui avait d’ailleurs surpris l’éditeur ! Ils s’attendaient peut-être à un Robinson de facture «classique» et ils se retrouvent avec un album haut en couleurs, riche et varié. Ils étaient enchantés !

- Tu parlais de la nécessité pour toi de la documentation en amont de la peinture. Ca représente en général quel part de temps pour une commande donnée ? Beaucoup de temps. Je cherche toujours le maximum de documents en amont, c’est capital. Je pars du principe que je ne peux dessiner ce que je ne connais pas. Là je dois dessiner des indiens, des algonquins, et bien au lieu d’inventer n’importe quoi, je sillonne le net, le cinéma et mes bouquins à la recherche d’algonquins. Même chose pour les décors, paysages, costumes, visages. De cette manière mes illustrations auront l’air plus «vraies».

- Y a-t-il une question particulière à laquelle tu aurais aimé répondre ? Une question où on répond par oui ou non ;)



Illustrations par ordre d'apparition de Nico, Vincent Dutrait, C-drik, Pilou, et Vincent Dutrait